Avidité

L’avidité est au centre du problème écologique. Comme le disait Gandhi il y a bien longtemps déjà : « la planète sera toujours assez grande pour satisfaire les besoins de tous, mais trop petite pour satisfaire l’avidité de quelques uns ».

Il attirait ainsi notre attention non seulement sur l’impasse écologique naissante, mais sur la différence fondamentale entre avidité et satisfaction des besoins. L’avidité commence dès l’instant où l’on remplace l’envie légitime de satisfaire un besoin réel par un désir de satisfaction gratuite, donc par une recherche de plaisir sans que celui-ci ne réponde à un besoin réel.

Une certaine quantité de plaisir est par nature associée à la satisfaction d’un besoin. Rechercher le plaisir par le mental, indépendamment de cette satisfaction est le propre du désir tel que défini précédemment, et le rechercher dans la démesure, le propre de l’avidité. Mais pourquoi passe-t-on de l’envie légitime de satisfaction au désir mentalisé, puis à l’avidité ? Il s’agit là de processus psychologiques dont on peut se demander s’ils appartiennent à la nature humaine telle qu’elle est déterminée génétiquement, ou s’ils relèvent au contraire de dysfonctionnements induits par des facteurs culturels ou environnementaux. À la différence de l’animal, nous recherchons très systématiquement le plaisir pour le plaisir, au-delà ou indépendamment de tout besoin réel.

Nous avons par exemple tendance à manger au-delà de notre faim, comme pour prolonger la gourmandise. Nous remplaçons le besoin de nourriture par un désir de plaisir. L’animal paraît de loin plus « sage » que l’être humain, il ne va jamais au-delà de ses besoins réels : le ruminant s’arrête de brouter dès qu’il a couvert son besoin de cellulose, le prédateur de chasser dès qu’il n’a plus besoin de protéines. On ne voit jamais un gnou ou un lion souffrir d’obésité.

Nous nous créons même de nombreux faux besoins, par exemple avec les psychotropes : nous inventons des excitants, des sédatifs, des euphorisants dont nous devenons dépendants, à commencer par l’alcool, le thé, le café. Tous ces artéfacts engendrent des accoutumances telles que le sevrage devient douloureux. Nous sommes pris au piège, victimes d’un besoin factice, terriblement impérieux, lié uniquement aux mécanismes d’addiction physiologique ou psychologique.

La publicité nous rend avides de posséder toutes sortes de gadgets dont nous pourrions fort bien nous passer. Mais une fois que nous nous y habituons, nous croyons en avoir besoin pour assurer notre confort, ou meubler notre vie. Ainsi finissent dans les décharges, ou directement dans la nature des masses d’appareils, de meubles, de carcasses, de plastiques au point de former un nouveau continent flottant au milieu du Pacifique…

Il est urgent de se demander quelle est la cause de cette avidité. L’intensité des envies varie d’un individu à l’autre et d’un moment à l’autre. Comme tout processus psychologique, le niveau d’avidité dépend de certains facteurs qu’il serait utile de mieux connaître si l’on veut un jour la maîtriser et enrayer cette course à la consommation qui menace de plus en plus gravement notre biotope.

Notons que l’explosion démographique constitue une menace pour l’environnement indépendamment de l’avidité. Si nous sommes trop nombreux à arpenter les continents et les océans, même nos besoins légitimes finiront par dépasser les ressources renouvelables. Il faut donc aussi se demander quelle est la cause profonde du problème démographique : d’où provient cette exultation du « croissez et multipliez » qui risque aujourd’hui de nous mener à l’autodestruction ? Serait-ce là encore une forme d’avidité…