Remonter plus haut dans la chaîne des causalités potentielles

Pour Shepard, le spectacle quotidien d’une nature refaite à l’image de l’homme aurait exercé une influence profonde sur le psychisme des premiers villageois agriculteurs. La nature sauvage au-delà des champs cultivés est synonyme de danger, chaque irruption de gibier évoque une perte de récolte, chaque sécheresse ou chaque averse de grêle est synonyme de famine, chaque grand prédateur inspire la peur de la mort.

contrario, le village met à l’abri des intempéries et des bêtes sauvages, le champ clôturé garantit de manger à sa faim, les cultures prolongent la puissance de l’outil, symbolisent la maîtrise de l’homme sur le monde primitif. Il se produit ainsi un glissement du sens des valeurs, une illusion de dominer la nature, une sécurisation dans le milieu artificiel, laissant une place toujours plus grande au mépris du milieu originel et aux illusions de l’urbanisation avec ses faux besoins et son coût écologique.

Il est évidemment impossible de résumer en quelques lignes un œuvre aussi remarquable que celle de Shepard, voire inconvenant de montrer ses limites. Il est plus facile de citer les points sur lesquels l’écogénétique humaine apporte un plus.

Les causes psychologiques des comportements destructeurs de l’environnement peuvent être ou bien extrinsèques, induites par la culture, ou bien intrinsèques, partie intégrante du fonctionnement inné du psychisme humain. Il faut examiner les éléments entrant dans ces deux catégories avec le même soin.

La première classe, celle des causes culturelles, est certainement la plus importante. On peut en effet espérer que le fonctionnement naturel du psychisme porte à préserver le biotope dont dépend la survie du groupe ou de l’espèce. Il n’est pas besoin de grands raisonnements pour comprendre que les espèces animales qui auraient eu tendance à dévaster leur territoire auraient eu plus de chances de disparaître à long terme. Une pression de sélection pouvait donc favoriser les espèces plus respectueuses de leur environnement. Et l’on pourrait espérer que l’homme, situé au sommet de la création, ait cette heureuse tendance à son actif. Il en résulterait que les comportements destructeurs du milieu proviendraient plutôt de comportements induits par certains facteurs venus perturber l’équilibre primitif.

C’est à ce titre que l’écogénétique humaine entend passer en revue tous les facteurs de trouble potentiellement inducteurs de comportements anti-écologiques. Il s’agit non seulement d’identifier ces facteurs, mais de mettre en lumière leurs propres origines et leurs mécanismes d’action. Ainsi s’ouvre un champ de recherche incluant celui des influences de l’environnement paysan explorées par Shepard, mais s’étendant à toutes les contingences culturelles touchant l’alimentation, la sexualité, la spiritualité, etc.

Ceci ne doit pas faire négliger la seconde classe de défauts possibles : dénoncer certaines imperfections du psychisme humain ne doit pas être compris comme une forme d’auto-flagellation ou de fatalisme. Il est au contraire utile de circonscrire certaines tendances innées susceptibles de contribuer à la dégradation environnementale. Une fois mieux compris les mécanismes responsables, des mesures de prévention, d’éducation, de sensibilisation, ou d’interdictions peuvent être définies à bon escient dans le but de limiter les dégâts.

Il y a toutefois des raisons de penser que la nature, en vertu des lois de la co-évolution (adaptation génétique mutuelle des différentes espèces), ne peut en principe pas se tromper concernant sa propre santé lorsqu’elle est à l’œuvre dans des conditions originelles. C’est pourquoi à chaque fois qu’une tendance psychique néfaste pour l’environnement semble innée, il est raisonnable de se demander s’il ne s’agit pas d’une simple apparence. Une telle heuristique évite de faire l’impasse sur des causes non encore élucidées.

Un autre domaine spécifique de l’écogénétique humaine est la notion de civilisation pro-génétique par contraste avec toute contrainte anti-génétique. Chaque artéfact constituant une civilisation peut être conforme aux propensions génétiques des organismes touchés, ou dépasser au contraire leurs limites d’adaptabilité. Au-delà de certains seuils, toute innovation modifiant le milieu ou les rapports au milieu peut s’avérer préjudiciable. Il y a donc lieu de distinguer les artéfacts humains qui respectent ces limites et ceux qui ne les respectent pas. Cette base de raisonnement, clairement explicitée, constitue une base de recherches essentielle. Elle conduit notamment à remettre en causes toutes sortes de causes potentielles et de mécanismes de dégradation qui passent autrement inaperçus.

La grille de déchiffrage ainsi définie permet de passer au crible toutes sortes de comportements et de remonter à leurs racines. C’est ainsi que l’écogénétique humaine amène à prendre en considération des secteurs d’activité généralement ignorés ou marginalisés par les écologistes. N’en citons ici que deux, parmi les plus importants : l’alimentation et la sexualité, avec leurs incidences sur la structuration psychique et l’état psychoaffectif, sources de nombreux comportements anti-écologiques…